D'un grain d'orge enchanté pousse une tulipe, et au cœur de la fleur est assise une petite fille pas plus grande qu'un pouce. Le tendre conte d'Andersen sur une toute petite héroïne et son long voyage à travers le vaste monde, traduit de l'original danois.
Hans Christian Andersen · 25 min · lu par Hélène
La Petite Poucette : le texte de l'histoire
Hans Christian Andersen (1835). Traduit de l'original danois « Tommelise ».
Il était une fois une femme qui désirait tant avoir un tout petit enfant, mais elle ne savait pas du tout où elle pourrait en trouver un. Alors elle alla voir une vieille sorcière et lui dit : « Je voudrais tellement, de tout mon cœur, avoir un petit enfant. Ne voulez-vous pas me dire où je pourrais en trouver un ? » « Oh, cela peut s'arranger ! » dit la sorcière. « Voici un grain d'orge. Il n'est pas du tout de la sorte qui pousse dans le champ du paysan, ni de celle que mangent les poules. Mets-le dans un pot de fleurs, et tu verras bien ce qui arrivera ! »
« Merci beaucoup ! » dit la femme, et elle donna douze sous à la sorcière. Puis elle rentra chez elle et planta le grain d'orge, et aussitôt il en sortit une grande et magnifique fleur. Elle ressemblait tout à fait à une tulipe, mais ses pétales restaient bien serrés les uns contre les autres, comme si elle était encore en bouton. « Quelle jolie fleur ! » dit la femme, et elle posa un baiser sur les beaux pétales rouges et jaunes. Mais à l'instant même où elle les embrassait, la fleur éclata avec un grand bruit et s'ouvrit. On voyait bien maintenant que c'était une vraie tulipe, mais tout au milieu de la fleur, sur le petit siège vert, était assise une toute petite fille, si fine et si mignonne. Elle n'était pas plus grande qu'un pouce, et c'est pourquoi on l'appela Poucette.
Une jolie coquille de noix bien vernie lui servait de berceau, des pétales de violette bleus étaient ses matelas, et un pétale de rose son édredon. C'est là qu'elle dormait la nuit, mais le jour elle jouait sur la table, où la femme avait posé une assiette pleine d'eau, entourée d'une couronne de fleurs qui trempaient leurs tiges dans l'eau. Sur l'eau flottait un grand pétale de tulipe, et Poucette avait le droit de s'y asseoir et de naviguer d'un bord de l'assiette à l'autre ; elle avait deux crins de cheval blancs pour ramer. C'était vraiment ravissant à voir. Elle savait aussi chanter, oh, si finement et si joliment qu'on n'avait encore jamais rien entendu de pareil.
Une nuit, comme elle dormait dans son joli lit, une affreuse maman crapaud entra en sautant par la fenêtre, car un carreau était cassé. La maman crapaud était si laide, si grosse et si mouillée ! Elle sauta tout droit sur la table, où Poucette dormait sous le pétale de rose rouge. « Voilà qui ferait une belle femme pour mon fils ! » dit la maman crapaud. Et elle saisit la coquille de noix où dormait Poucette et s'en alla en sautant avec elle par le carreau cassé, en bas dans le jardin.
Là coulait une grande et large rivière, mais tout près de la rive, c'était marécageux et plein de vase, et c'est là qu'habitait la maman crapaud avec son fils. Ouh, lui aussi était laid et affreux, il ressemblait tout à fait à sa mère. « Coâ, coâ, brekkekekex ! » Voilà tout ce qu'il sut dire quand il vit la ravissante petite fille dans la coquille de noix. « Ne parle pas si fort, sinon elle va se réveiller ! » dit la vieille maman crapaud. « Elle pourrait encore nous échapper, car elle est légère comme un duvet de cygne ! Nous allons la poser dans la rivière, sur une des larges feuilles de nénuphar. Pour elle, qui est si légère et si petite, ce sera comme une île ! Là, elle ne pourra pas se sauver, pendant que nous préparerons la plus belle chambre, au fond de la vase, où vous habiterez tous les deux et ferez votre nid ! »
Dans la rivière poussaient beaucoup de nénuphars aux larges feuilles vertes, qui ont l'air de flotter sur l'eau. La feuille qui était la plus éloignée de la rive était aussi la plus grande de toutes. C'est jusque-là que nagea la vieille maman crapaud, et elle y déposa la coquille de noix avec Poucette. La pauvre toute petite se réveilla de très bon matin, et quand elle vit où elle était, elle se mit à pleurer bien amèrement, car il y avait de l'eau tout autour de la grande feuille verte, et elle ne pouvait pas du tout regagner la terre.
La vieille maman crapaud était assise au fond, dans la vase, et décorait sa chambre avec des roseaux et des nénuphars jaunes, car tout devait être bien joli pour sa nouvelle belle-fille. Puis elle nagea avec son vilain fils jusqu'à la feuille où se tenait Poucette. Ils voulaient chercher son joli lit, pour l'installer dans la chambre des mariés avant qu'elle-même y arrive. La vieille maman crapaud lui fit dans l'eau une profonde révérence et dit : « Je te présente mon fils, ce sera ton mari, et vous vivrez si bien tous les deux au fond de la vase ! » « Coâ, coâ, brekkekekex ! » Voilà tout ce que le fils sut dire.
Puis ils prirent le joli petit lit et s'en allèrent à la nage avec lui. Mais Poucette restait assise toute seule sur la feuille verte et pleurait, car elle ne voulait pas vivre chez l'affreuse maman crapaud, ni avoir son vilain fils pour mari. Les petits poissons qui nageaient dans l'eau avaient bien vu la maman crapaud et entendu ce qu'elle avait dit, et c'est pourquoi ils sortirent la tête de l'eau : ils voulaient voir la petite fille. Dès qu'ils l'aperçurent, ils la trouvèrent si mignonne, et ils eurent tant de peine à l'idée qu'elle devait descendre chez la vilaine maman crapaud. Non, cela ne devait jamais arriver ! Ils se rassemblèrent dans l'eau autour de la tige verte qui retenait la feuille où elle se tenait, et ils rongèrent la tige avec leurs dents. Alors la feuille s'en alla au fil de la rivière, emportant Poucette loin, très loin, là où la maman crapaud ne pouvait pas aller.
Poucette passa devant bien des endroits, et les petits oiseaux perchés dans les buissons la voyaient et chantaient : « Quelle ravissante petite demoiselle ! » La feuille qui la portait voguait de plus en plus loin, et c'est ainsi que Poucette partit pour l'étranger. Un joli petit papillon blanc ne cessait de voleter autour d'elle, et il finit par se poser sur la feuille, car il aimait beaucoup Poucette. Et elle était si contente, car maintenant la maman crapaud ne pouvait plus l'attraper, et c'était si beau là où elle naviguait ! Le soleil brillait sur l'eau, qui ressemblait à l'or le plus magnifique. Alors elle prit sa ceinture, en attacha un bout autour du papillon et fixa l'autre bout à la feuille. La feuille glissa beaucoup plus vite, et Poucette avec elle, puisqu'elle se tenait dessus.
À ce moment arriva un gros hanneton. Il l'aperçut, et en un instant il referma sa patte crochue autour de sa taille fine et s'envola avec elle dans un arbre. Mais la feuille verte continua de descendre la rivière, et le papillon avec elle, car il était attaché à la feuille et ne pouvait pas se détacher. Mon Dieu, comme la pauvre Poucette eut peur quand le hanneton l'emporta dans l'arbre ! Mais ce qui la rendait le plus triste, c'était le joli papillon blanc qu'elle avait attaché à la feuille : s'il ne pouvait pas se libérer, il allait mourir de faim. Mais le hanneton ne s'en souciait pas du tout.
Il s'installa avec elle sur la plus grande feuille verte de l'arbre, lui donna à manger le sucre des fleurs et lui dit qu'elle était très mignonne, même si elle ne ressemblait pas du tout à un hanneton. Plus tard, tous les autres hannetons qui habitaient dans l'arbre vinrent lui rendre visite. Ils regardaient Poucette, et les demoiselles hannetons haussèrent leurs antennes et dirent : « Elle n'a que deux jambes, ça fait pitié à voir ! » « Elle n'a même pas d'antennes ! » dit une autre. « Elle a la taille si fine, pouah ! On dirait un être humain ! Qu'elle est laide ! » dirent toutes les dames hannetons.
Et pourtant, Poucette était si jolie ! C'était aussi l'avis du hanneton qui l'avait emportée, mais comme tous les autres disaient qu'elle était laide, il finit par le croire lui aussi et ne voulut plus du tout d'elle : elle pouvait aller où elle voulait. Ils descendirent de l'arbre en volant avec elle et la posèrent sur une pâquerette. Là, elle pleura parce qu'elle était si laide que même les hannetons ne voulaient pas d'elle. Et pourtant, c'était la plus jolie petite fille qu'on puisse imaginer, aussi délicate et lumineuse que le plus beau pétale de rose.
Tout l'été, la pauvre Poucette vécut toute seule dans la grande forêt. Elle se tressa un lit avec des brins d'herbe et le suspendit sous une grande feuille de bardane, pour que la pluie ne tombe pas sur elle. Elle cueillait le sucre des fleurs pour se nourrir et buvait la rosée qui brillait chaque matin sur les feuilles. Ainsi passèrent l'été et l'automne. Mais ensuite vint l'hiver, le froid, le long hiver. Tous les oiseaux qui avaient chanté si joliment pour elle s'envolèrent, les arbres et les fleurs se fanèrent, et la grande feuille de bardane sous laquelle elle avait vécu s'enroula et ne fut plus qu'une tige jaune et flétrie.
Elle avait terriblement froid, car ses vêtements étaient déchirés, et elle-même était si fine et si petite, la pauvre Poucette ! Elle allait sûrement mourir de froid. Il se mit à neiger, et chaque flocon qui tombait sur elle, c'était comme si l'on nous jetait toute une pelletée de neige, car nous sommes grands, et elle n'était pas plus grande qu'un pouce. Elle s'enveloppa dans une feuille fanée, mais la feuille ne voulait pas la réchauffer, et elle tremblait de froid.
Tout près de la forêt où elle était arrivée s'étendait un grand champ de blé, mais le blé avait été moissonné depuis longtemps, et seuls les chaumes nus et secs sortaient encore de la terre gelée. Pour elle, c'était comme toute une forêt à traverser, et oh, comme elle tremblait de froid ! Elle arriva ainsi à la porte de la souris des champs. C'était un petit trou sous les chaumes. La souris des champs y vivait bien au chaud et à l'abri, elle avait toute une pièce pleine de grains, une belle cuisine et un garde-manger. La pauvre Poucette se tint juste à l'entrée, comme une pauvre petite mendiante, et demanda un petit morceau de grain d'orge, car depuis deux jours elle n'avait pas mangé la moindre miette.
« Ma pauvre petite ! » dit la souris des champs, car au fond, c'était une bonne vieille souris. « Entre donc au chaud chez moi, et mange avec moi ! » Comme Poucette lui plaisait, elle lui dit : « Tu peux bien rester chez moi cet hiver, mais il faudra tenir ma maison bien propre et me raconter des histoires, car je les aime beaucoup. » Et Poucette fit ce que lui demandait la bonne vieille souris des champs, et elle s'y trouva fort bien.
« Nous allons bientôt avoir de la visite ! » dit la souris des champs. « Mon voisin vient me voir une fois par semaine. Il est encore mieux logé que moi, il a de grandes salles et il porte un si beau manteau de velours noir ! Si seulement tu pouvais l'avoir pour mari, tu ne manquerais plus jamais de rien. Mais il n'y voit pas. Il faudra que tu lui racontes les plus belles histoires que tu connais ! »
Mais Poucette ne s'en souciait guère, elle ne voulait pas du tout de ce voisin, car c'était une taupe. Monsieur Taupe vint en visite dans son manteau de velours noir. Il était si riche et si savant, disait la souris des champs ; sa maison était plus de vingt fois plus grande que celle de la souris, et du savoir, il en avait, mais il ne pouvait souffrir ni le soleil ni les belles fleurs. Il en disait du mal, car il ne les avait jamais vus. Poucette dut chanter, et elle chanta « Hanneton, vole, vole ! » et « Le moine se promène dans le pré ». Alors monsieur Taupe tomba amoureux d'elle, à cause de sa jolie voix, mais il ne dit rien, car c'était un monsieur très réfléchi.
Il venait justement de creuser sous la terre un long tunnel qui allait de sa maison à la leur, et la souris des champs et Poucette avaient la permission de s'y promener quand elles le voulaient. Mais il les pria de ne pas avoir peur de l'oiseau mort qui était couché dans le tunnel. C'était un oiseau entier, avec ses plumes et son bec, qui était sûrement mort tout récemment, au début de l'hiver, et qui se trouvait maintenant enterré juste à l'endroit où il avait creusé son tunnel.
Monsieur Taupe prit dans sa bouche un morceau de bois pourri, qui brille comme du feu dans le noir, puis il marcha devant elles et les éclaira dans le long tunnel sombre. Quand ils arrivèrent à l'endroit où gisait l'oiseau mort, monsieur Taupe appuya son large nez contre le plafond et repoussa la terre vers le haut, si bien qu'il se fit un grand trou par lequel la lumière put entrer. Au milieu du sol gisait une hirondelle morte, ses jolies ailes serrées contre ses flancs, les pattes et la tête cachées sous les plumes. La pauvre bête était sûrement morte de froid. Poucette en eut tant de peine, elle aimait tant tous les petits oiseaux, qui avaient chanté et gazouillé si joliment pour elle tout l'été ! Mais monsieur Taupe la poussa de ses pattes courtes et dit : « En voilà une qui ne piaillera plus ! Quelle misère ce doit être, de naître petit oiseau ! Dieu merci, aucun de mes enfants ne le sera. Un oiseau comme ça n'a rien d'autre que son gazouillis, et il doit mourir de faim en hiver ! »
« Oui, vous pouvez bien le dire, vous qui êtes un homme raisonnable ! » dit la souris des champs. « Que gagne l'oiseau avec tout son gazouillis, quand vient l'hiver ? Il doit souffrir de la faim et du froid. Mais il paraît que c'est très distingué, de chanter ! » Poucette ne dit rien, mais quand les deux autres eurent tourné le dos à l'oiseau, elle se pencha, écarta les plumes qui couvraient la tête de l'oiseau et l'embrassa sur ses yeux fermés. « C'est peut-être lui qui chantait si joliment pour moi cet été », pensa-t-elle. « Comme il m'a donné de joie, ce cher, ce bel oiseau ! »
Monsieur Taupe reboucha alors le trou par lequel entrait le jour, et raccompagna les dames chez elles. Mais cette nuit-là, Poucette ne put pas dormir du tout. Elle se leva de son lit et tressa avec du foin une grande et belle couverture, qu'elle porta en bas et étendit autour de l'oiseau mort. Elle posa contre ses flancs du coton tout doux, qu'elle avait trouvé chez la souris des champs, pour qu'il soit bien au chaud dans la terre froide.
« Adieu, joli petit oiseau ! » dit-elle. « Adieu, et merci pour ton beau chant de l'été, quand tous les arbres étaient verts et que le soleil nous réchauffait si bien ! » Puis elle posa la tête contre la poitrine de l'oiseau, mais au même instant, elle sursauta, effrayée, car c'était comme si quelque chose battait là-dedans. C'était le cœur de l'oiseau. L'oiseau n'était pas mort, il était seulement engourdi par le froid, et maintenant qu'il s'était réchauffé, il revenait à la vie. En automne, toutes les hirondelles s'envolent vers les pays chauds, mais s'il y en a une qui s'attarde, elle a si froid qu'elle tombe comme morte, reste couchée là où elle est tombée, et la neige froide la recouvre.
Poucette tremblait de tout son corps, tant elle avait eu peur, car l'oiseau était grand, très grand à côté d'elle, qui n'était pas plus grande qu'un pouce. Mais elle prit courage, serra mieux le coton autour de la pauvre hirondelle, alla chercher une feuille de menthe qui lui servait à elle-même d'édredon, et la posa sur la tête de l'oiseau. La nuit suivante, elle se glissa de nouveau jusqu'à lui. Cette fois, il était tout à fait vivant, mais si faible qu'il ne put ouvrir les yeux qu'un tout petit instant pour regarder Poucette, qui se tenait là avec un morceau de bois pourri dans la main, car elle n'avait pas d'autre lanterne.
« Merci, ma jolie petite enfant ! » lui dit l'hirondelle malade. « Je me suis si bien réchauffée ! Bientôt j'aurai retrouvé mes forces et je pourrai de nouveau voler dehors, dans le bon soleil chaud ! » « Oh ! dit Poucette, il fait si froid dehors, il neige et il gèle ! Reste dans ton lit bien chaud, je vais bien m'occuper de toi ! »
Elle apporta alors à l'hirondelle de l'eau dans un pétale de fleur, et l'hirondelle but et lui raconta qu'elle s'était déchiré une aile sur un buisson d'épines. C'était pour cela qu'elle n'avait pas pu voler aussi vite que les autres hirondelles, quand elles s'étaient envolées loin, très loin, vers les pays chauds. Elle avait fini par tomber par terre, mais elle ne se souvenait de rien d'autre et ne savait pas du tout comment elle était arrivée là. Elle resta en bas tout l'hiver, et Poucette fut bonne pour elle et l'aima beaucoup. Ni monsieur Taupe ni la souris des champs n'en surent rien, car ils n'aimaient pas la pauvre hirondelle.
Dès que le printemps arriva et que le soleil réchauffa la terre, l'hirondelle dit adieu à Poucette, qui rouvrit le trou que monsieur Taupe avait fait au-dessus. Le soleil entra si joliment jusqu'à elles, et l'hirondelle lui demanda si elle ne voulait pas venir avec elle : elle pourrait s'asseoir sur son dos, et elles s'envoleraient loin dans la forêt verte. Mais Poucette savait que la vieille souris des champs aurait du chagrin si elle la quittait ainsi.
« Non, je ne peux pas ! » dit Poucette. « Adieu, adieu, ma bonne et jolie petite fille ! » dit l'hirondelle, et elle s'envola dans le soleil. Poucette la regarda s'éloigner, et les larmes lui montèrent aux yeux, car elle aimait tant la pauvre hirondelle. « Cui-cui, cui-cui ! » chanta l'oiseau, et il s'envola dans la forêt verte.
Poucette était bien triste. Elle n'avait pas du tout le droit de sortir au bon soleil chaud. Le blé qu'on avait semé dans le champ, au-dessus de la maison de la souris des champs, poussait si haut qu'il formait une forêt épaisse pour la pauvre petite fille, qui n'était pas plus grande qu'un pouce. « Cet été, tu vas coudre ton trousseau ! » lui dit la souris des champs, car le voisin, l'ennuyeux monsieur Taupe dans son manteau de velours noir, l'avait demandée en mariage. « Il te faut de la laine et du linge ! Il faut que tu aies de quoi t'asseoir et te coucher quand tu seras la femme de monsieur Taupe ! »
Poucette dut filer à la quenouille, et la souris des champs engagea quatre araignées pour filer et tisser jour et nuit. Chaque soir, monsieur Taupe venait en visite, et il disait toujours que, lorsque l'été serait fini, le soleil serait loin d'être aussi chaud, car en ce moment il brûlait la terre et la rendait dure comme de la pierre. Oui, quand l'été serait fini, on célébrerait son mariage avec Poucette. Mais elle n'était pas contente du tout, car elle n'aimait pas l'ennuyeux monsieur Taupe. Chaque matin, au lever du soleil, et chaque soir, à son coucher, elle se glissait dehors par la porte. Et quand le vent écartait les épis de blé et qu'elle pouvait voir le ciel bleu, elle pensait comme il faisait clair et beau dehors, et elle souhaitait tant revoir sa chère hirondelle. Mais l'hirondelle ne revint jamais, elle volait sûrement bien loin, dans la belle forêt verte.
Quand vint l'automne, Poucette avait terminé tout son trousseau. « Dans quatre semaines, ce sera ton mariage ! » lui dit la souris des champs. Mais Poucette pleura et dit qu'elle ne voulait pas de l'ennuyeux monsieur Taupe.
« Taratata ! » dit la souris des champs. « Ne fais pas ta tête de mule, sinon je te mords avec ma dent blanche ! C'est un mari magnifique que tu vas avoir ! Même la reine n'a pas un manteau de velours noir comme le sien ! Sa cuisine et sa cave sont bien remplies. Tu peux remercier le bon Dieu de te l'avoir donné ! »
Le jour du mariage arriva. Monsieur Taupe était déjà venu chercher Poucette. Elle devrait vivre avec lui tout au fond de la terre, et ne plus jamais sortir au soleil chaud, car il n'aimait pas le soleil. La pauvre enfant était si triste ! Il lui fallait maintenant dire adieu au beau soleil que, chez la souris des champs, elle avait au moins eu le droit de regarder depuis la porte.
« Adieu, soleil lumineux ! » dit-elle en levant les bras bien haut vers le ciel, et elle fit même quelques pas hors de la maison de la souris des champs, car maintenant le blé était moissonné, et il ne restait que les chaumes secs. « Adieu, adieu ! » dit-elle, et elle entoura de ses petits bras une petite fleur rouge qui se trouvait là. « Salue la petite hirondelle de ma part, si tu la vois ! »
« Cui-cui, cui-cui ! » fit une voix au même instant, au-dessus de sa tête. Elle leva les yeux : c'était la petite hirondelle, qui passait justement par là. Dès qu'elle vit Poucette, elle fut si heureuse ! Poucette lui raconta qu'elle n'avait pas du tout envie d'avoir le vilain monsieur Taupe pour mari, et qu'elle devrait alors vivre tout au fond de la terre, là où le soleil ne brille jamais. Et elle ne put s'empêcher de pleurer.
« Voici venir l'hiver froid, dit la petite hirondelle. Je m'envole loin d'ici, vers les pays chauds. Veux-tu venir avec moi ? Tu peux t'asseoir sur mon dos ! Attache-toi bien avec ta ceinture, et nous nous envolerons loin du vilain monsieur Taupe et de sa maison sombre, loin par-delà les montagnes, vers les pays chauds, où le soleil brille plus joliment qu'ici, où c'est toujours l'été et où poussent des fleurs merveilleuses. Envole-toi avec moi, ma douce petite Poucette, toi qui m'as sauvé la vie quand je gisais gelée dans la cave sombre, sous la terre ! »
« Oui, je viens avec toi ! » dit Poucette, et elle s'assit sur le dos de l'oiseau, les pieds sur son aile déployée. Elle attacha sa ceinture à l'une des plumes les plus solides, et l'hirondelle s'envola haut dans les airs, au-dessus des forêts et des lacs, très haut au-dessus des grandes montagnes où il y a toujours de la neige. Poucette avait froid dans l'air glacé, mais elle se blottit sous les plumes chaudes de l'oiseau et ne sortit que sa petite tête, pour admirer toutes les merveilles au-dessous d'elle.
Elles arrivèrent ainsi dans les pays chauds. Là, le soleil brillait bien plus fort qu'ici, le ciel était deux fois plus haut, et sur les fossés et les haies poussaient les plus beaux raisins verts et bleus. Dans les forêts pendaient des citrons et des oranges, l'air sentait bon le myrte et la menthe, et sur les routes couraient les plus adorables enfants, qui jouaient avec de grands papillons de toutes les couleurs. Mais l'hirondelle vola plus loin encore, et c'était de plus en plus beau. Sous les plus beaux arbres verts, au bord d'un lac bleu, se dressait un palais de marbre d'un blanc éclatant, qui datait des temps anciens. Des vignes grimpaient autour des hautes colonnes, et tout en haut, il y avait beaucoup de nids d'hirondelles. Dans l'un d'eux habitait l'hirondelle qui portait Poucette.
« Voici ma maison ! dit l'hirondelle. Mais si tu veux choisir toi-même une des magnifiques fleurs qui poussent là en bas, je t'y déposerai, et tu y seras aussi bien que tu peux le souhaiter ! » « Ce serait merveilleux ! » dit Poucette en battant de ses petites mains.
Il y avait là une grande colonne de marbre blanc qui était tombée par terre et s'était brisée en trois morceaux, et entre ces morceaux poussaient les plus belles grandes fleurs blanches. L'hirondelle descendit avec Poucette et la posa sur l'un des larges pétales. Mais comme elle fut étonnée ! Au milieu de la fleur était assis un petit homme, si blanc et si transparent qu'on l'aurait dit en verre. Il portait sur la tête la plus jolie couronne d'or, et sur les épaules les plus belles ailes transparentes, et lui-même n'était pas plus grand que Poucette. C'était l'ange de la fleur. Dans chaque fleur habitait un petit homme ou une petite femme comme lui, mais celui-ci était leur roi à tous.
« Mon Dieu, comme il est beau ! » chuchota Poucette à l'hirondelle. Le petit prince eut très peur de l'hirondelle, car c'était un véritable oiseau géant à côté de lui, qui était si petit et si délicat. Mais quand il vit Poucette, il fut tout heureux, car jamais encore il n'avait vu une fille aussi belle. Alors il ôta sa couronne d'or de sa tête et la posa sur celle de Poucette, il lui demanda comment elle s'appelait et si elle voulait être sa femme : elle deviendrait alors la reine de toutes les fleurs ! Ah, voilà qui était un vrai mari, bien différent du fils de la maman crapaud et de monsieur Taupe avec son manteau de velours noir !
Elle dit donc oui au charmant prince, et de chaque fleur sortit une dame ou un monsieur, si mignons que c'était un plaisir de les voir. Chacun apporta un cadeau à Poucette, mais le plus beau de tous fut une paire de jolies ailes d'une grande mouche blanche. On les attacha dans le dos de Poucette, et elle aussi put voler de fleur en fleur. Quelle joie ce fut ! Et la petite hirondelle, là-haut dans son nid, chanta pour eux de son mieux, mais au fond de son cœur, elle était triste, car elle aimait tant Poucette et n'aurait jamais voulu être séparée d'elle.
« Tu ne t'appelleras plus Poucette ! » lui dit l'ange de la fleur. « C'est un vilain nom, et tu es si belle. Nous t'appellerons Maïa ! » « Adieu, adieu ! » dit la petite hirondelle, et elle quitta les pays chauds pour repartir loin, très loin, jusqu'au Danemark. Là, elle avait un petit nid au-dessus de la fenêtre de l'homme qui sait raconter des contes. C'est pour lui qu'elle chanta « Cui-cui, cui-cui ! » et c'est de là que nous vient toute cette histoire.





