Une cane couve sous de grandes feuilles de bardane, et autour d'elle de petits canetons jaunes sortent de leurs œufs Un dindon tout gonflé et des canards se moquent du caneton gris Le caneton est assis dans la petite pièce avec la vieille femme, le chat et la poule Depuis les roseaux, le caneton regarde des cygnes blancs dans le ciel du soir Un paysan libère le caneton pris dans la glace Un jeune cygne blanc sur le lac au printemps

Le Vilain Petit Canard

Sous les feuilles de bardane · lu par Hélène
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Pour les parents : Dans l'original d'Andersen, les chasseurs tuent les deux jars sauvages, et l'eau devient rouge. Dans la version plus douce, les deux jars se cachent seulement, effrayés, dans les roseaux.

Du plus gros œuf sort un grand caneton gris que personne n'aime, et il s'en va tout seul dans le vaste monde. Le célèbre conte d'Andersen, traduit de l'original danois.

Hans Christian Andersen · 23 min · lu par Hélène

Le Vilain Petit Canard : le texte de l'histoire

Hans Christian Andersen (1843). Traduit de l'original danois « Den grimme Ælling ».

Comme il faisait beau à la campagne ! C'était l'été. Le blé était jaune, l'avoine était verte, le foin était dressé en meules dans les prés verts, et la cigogne s'y promenait sur ses longues pattes rouges en bavardant en égyptien, car c'était la langue que sa mère lui avait apprise. Tout autour des champs et des prés, il y avait de grandes forêts, et au milieu des forêts, des lacs profonds. Oui, comme il faisait beau, là-bas, à la campagne ! En plein soleil se dressait un vieux manoir entouré de canaux profonds, et depuis le mur jusqu'à l'eau poussaient de grandes feuilles de bardane, si hautes que de petits enfants pouvaient se tenir debout sous les plus grandes. C'était aussi sauvage là-dessous qu'au plus épais de la forêt, et c'est là qu'une cane était assise sur son nid. Elle devait couver ses petits canetons, mais elle commençait à en avoir assez, parce que cela durait si longtemps et qu'elle recevait si rarement de visites. Les autres canes aimaient mieux nager dans les canaux que de monter s'asseoir sous une feuille de bardane pour bavarder avec elle.

Enfin, les œufs craquèrent l'un après l'autre. « Piou ! Piou ! » firent-ils. Tous les jaunes d'œuf étaient devenus vivants et sortaient leur petite tête.

« Coin ! Coin ! » dit la cane, et aussitôt les petits se dépêchèrent tant qu'ils purent et regardèrent de tous les côtés sous les feuilles vertes. Leur mère les laissa regarder autant qu'ils voulaient, car le vert est bon pour les yeux.

« Comme le monde est grand ! » dirent tous les petits, car ils avaient maintenant bien plus de place que lorsqu'ils étaient couchés dans leur œuf.

« Vous croyez que c'est le monde entier ? » dit la mère. « Il s'étend bien plus loin, de l'autre côté du jardin, jusque dans le champ du pasteur ! Mais là-bas, je n'y suis jamais allée. Vous êtes bien tous là, n'est-ce pas ? » Et elle se leva. « Non, je ne les ai pas tous ! Le plus gros œuf est toujours là. Combien de temps est-ce que ça va encore durer ? J'en ai vraiment presque assez ! » Et elle se recoucha dessus.

« Alors, comment ça va ? » demanda une vieille cane qui venait lui rendre visite.

« Ça dure tellement longtemps avec ce seul œuf ! » dit la cane qui couvait. « Il ne veut pas se percer ! Mais regarde donc les autres ! Ce sont les plus jolis canetons que j'aie jamais vus. Ils ressemblent tous à leur père, ce vaurien qui ne vient même pas me rendre visite. »

« Montre-moi cet œuf qui ne veut pas éclore ! » dit la vieille. « Tu peux me croire, c'est un œuf de dinde ! Moi aussi, on m'a eue comme ça une fois, et j'ai eu bien du souci et bien de la peine avec ces petits-là, car ils ont peur de l'eau, figure-toi ! Je n'arrivais pas à les y faire entrer. J'avais beau faire coin coin et les pincer du bec, rien n'y faisait ! Fais-moi voir cet œuf ! Oui, c'est bien un œuf de dinde ! Laisse-le donc où il est et apprends plutôt aux autres enfants à nager ! »

« Je vais quand même le couver encore un peu », dit la cane. « J'y suis restée si longtemps que je peux bien y rester encore quelques jours ! »

« Comme tu voudras ! » dit la vieille cane, et elle s'en alla.

Enfin, le gros œuf se fendit. « Piou ! Piou ! » fit le petit, et il dégringola dehors. Il était si grand et si laid ! La cane le regarda. « Ma parole, quel caneton terriblement grand ! » dit-elle. « Aucun des autres ne lui ressemble ! Ce ne serait tout de même pas un petit dindon ? Eh bien, nous allons vite le savoir ! Il ira à l'eau, même si je dois l'y pousser moi-même d'un coup de patte ! »

Le lendemain, il faisait un temps merveilleux, un temps magnifique. Le soleil brillait sur toutes les bardanes vertes. La mère cane descendit au canal avec toute sa famille. Plouf ! Elle sauta dans l'eau. « Coin ! Coin ! » fit-elle, et les canetons plongèrent l'un après l'autre derrière elle. L'eau leur passa par-dessus la tête, mais ils remontèrent aussitôt et flottèrent à merveille. Leurs pattes remuaient toutes seules, et ils étaient tous dans l'eau. Même le vilain caneton gris nageait avec eux.

« Non, ce n'est pas un dindon ! » dit-elle. « Regardez comme il se sert bien de ses pattes, comme il se tient droit ! C'est bien mon petit à moi ! Au fond, il est même assez joli, quand on le regarde bien. Coin ! Coin ! Venez maintenant avec moi, je vais vous conduire dans le monde et vous présenter dans la basse-cour. Mais restez toujours bien près de moi, pour que personne ne vous marche dessus, et méfiez-vous des chats ! »

Et ils arrivèrent dans la basse-cour. Il y régnait un vacarme épouvantable, car deux familles se disputaient une tête d'anguille, et ce fut finalement le chat qui l'emporta.

« Voyez, c'est comme ça que vont les choses dans le monde ! » dit la mère cane en se léchant le bec, car elle aussi aurait bien voulu la tête d'anguille. « Servez-vous de vos pattes ! » dit-elle. « Tâchez de vous dépêcher un peu, et inclinez bien le cou devant la vieille cane, là-bas ! C'est la plus distinguée de toutes ici. Elle est de sang espagnol, c'est pour ça qu'elle est si grosse. Et voyez, elle a un chiffon rouge autour de la patte ! C'est quelque chose d'extraordinairement beau, et la plus grande distinction qu'une cane puisse recevoir. Cela veut dire qu'on ne veut pas la perdre et qu'elle doit être reconnue par les animaux et par les hommes ! Dépêchez-vous ! Pas les pattes en dedans ! Un caneton bien élevé met ses pattes bien écartées, comme papa et maman ! Voilà ! Maintenant, inclinez le cou et dites : coin ! »

Et c'est ce qu'ils firent. Mais les autres canards, tout autour, les regardèrent et dirent tout haut : « Voyez-moi ça ! Voilà encore toute une bande qui arrive ! Comme si nous n'étions pas déjà assez nombreux ! Et pouah, de quoi il a l'air, ce caneton-là ! Celui-là, nous ne le supporterons pas ! » Et aussitôt, un canard s'envola vers lui et lui donna un coup de bec sur la nuque.

« Laissez-le tranquille ! » dit la mère. « Il ne fait de mal à personne ! »

« Oui, mais il est trop grand et trop bizarre ! » dit le canard qui l'avait pincé. « Alors il faut le bousculer un peu ! »

« Vous avez de beaux enfants, la mère ! » dit la vieille cane au chiffon rouge. « Tous beaux, sauf un, qui n'est pas réussi. J'aimerais bien que vous puissiez le refaire ! »

« Ce n'est pas possible, Votre Grâce », dit la mère cane. « Il n'est pas beau, mais il a un très bon cœur, et il nage aussi bien que n'importe lequel des autres, j'ose même dire un peu mieux ! Je pense qu'il embellira en grandissant, ou qu'avec le temps il deviendra un peu plus petit. Il est resté trop longtemps dans l'œuf, c'est pour ça qu'il n'a pas pris la bonne forme ! » Et elle lui picora doucement la nuque et lui lissa les plumes. « D'ailleurs, c'est un mâle », dit-elle. « Alors ça ne compte pas tant que ça ! Je crois qu'il deviendra fort, il saura bien se débrouiller dans la vie ! »

« Les autres canetons sont ravissants ! » dit la vieille. « Faites comme chez vous, et si vous trouvez une tête d'anguille, vous pourrez me l'apporter ! »

Et ils firent comme chez eux.

Mais le pauvre caneton qui était sorti le dernier de son œuf, et qui était si laid, fut pincé, bousculé et moqué, aussi bien par les canards que par les poules. « Il est trop grand ! » disaient-ils tous. Et le dindon, qui était né avec des ergots et se croyait donc empereur, se gonfla comme un navire toutes voiles dehors, marcha droit sur lui en glougloutant, et sa tête devint toute rouge. Le pauvre caneton ne savait plus où se mettre ni où aller. Il était si triste d'être si laid et d'être la risée de toute la basse-cour.

Ainsi se passa le premier jour, et ensuite, ce fut de pire en pire. Le pauvre caneton était chassé par tout le monde. Même ses frères et sœurs étaient méchants avec lui et lui disaient sans cesse : « Si seulement le chat pouvait t'emporter, vilain monstre ! » Et sa mère disait : « Si seulement tu étais bien loin d'ici ! » Les canards le pinçaient, les poules lui donnaient des coups de bec, et la fille qui apportait à manger aux bêtes le repoussait du pied.

Alors il courut et s'envola par-dessus la haie. Les petits oiseaux des buissons s'envolèrent, effrayés. « C'est parce que je suis si laid », pensa le caneton, et il ferma les yeux, mais continua tout de même à courir. Il arriva ainsi au grand marais où vivaient les canards sauvages. Il y resta couché toute la nuit, tant il était fatigué et triste.

Au matin, les canards sauvages s'envolèrent et regardèrent leur nouveau camarade. « Qui es-tu donc, toi ? » demandèrent-ils, et le caneton se tourna de tous les côtés et salua aussi poliment qu'il le pouvait.

« Tu es affreusement laid ! » dirent les canards sauvages. « Mais ça nous est bien égal, pourvu que tu n'épouses personne de notre famille ! » Le pauvre ! Il ne pensait vraiment pas à se marier. Il voulait seulement avoir le droit de rester couché dans les roseaux et de boire un peu d'eau du marais.

Il resta là deux jours entiers. Puis arrivèrent deux oies sauvages, ou plutôt deux jars sauvages, car c'étaient deux mâles. Ils n'étaient pas sortis de l'œuf depuis bien longtemps, et c'est pour cela qu'ils étaient si hardis.

« Écoute, camarade ! » dirent-ils. « Tu es si laid que tu nous plais bien ! Veux-tu venir avec nous et devenir un oiseau migrateur ? Tout près d'ici, dans un autre marais, il y a de charmantes oies sauvages, toutes demoiselles, qui savent dire : coin ! Tu pourrais bien y trouver ton bonheur, tant tu es laid ! »

« Pan ! Pan ! » entendit-on au même instant au-dessus d'eux, et les deux jars sauvages, effrayés, se cachèrent tout au fond des roseaux. Pan ! Pan ! entendit-on encore, et des volées entières d'oies sauvages s'envolèrent des roseaux, et les coups de feu reprirent. C'était une grande chasse. Les chasseurs étaient postés tout autour du marais, et quelques-uns étaient même assis là-haut, sur les branches des arbres qui s'avançaient loin au-dessus des roseaux. La fumée bleue passait comme des nuages entre les arbres sombres et flottait loin au-dessus de l'eau. Les chiens de chasse arrivèrent dans la boue, flac, flac ! Les roseaux et les joncs se balançaient de tous côtés. Quelle frayeur pour le pauvre caneton ! Il tourna la tête pour la cacher sous son aile, et juste à ce moment, un chien terriblement grand se dressa tout près de lui. Sa langue pendait loin hors de sa gueule, et ses yeux brillaient d'un éclat effrayant. Il approcha sa gueule tout près du caneton, montra ses dents pointues et, plouf, plouf ! il repartit sans le prendre.

« Oh, Dieu merci ! » soupira le caneton. « Je suis si laid que même le chien n'a pas envie de me mordre ! »

Et il resta couché sans bouger, tandis que les plombs sifflaient dans les roseaux et que les coups de feu claquaient l'un après l'autre.

Ce n'est que tard dans l'après-midi que le calme revint, mais le pauvre petit n'osait toujours pas se relever. Il attendit encore plusieurs heures avant de regarder autour de lui, puis il se dépêcha de quitter le marais aussi vite qu'il le put. Il courut à travers champs et prés, mais il soufflait un tel vent qu'il avait bien du mal à avancer.

Vers le soir, il arriva à une pauvre petite maison de paysans. Elle était si misérable qu'elle ne savait pas elle-même de quel côté tomber, et c'est pour cela qu'elle restait debout. Le vent soufflait si fort autour du caneton qu'il dut s'asseoir sur sa queue pour lui résister. Et c'était de pire en pire. Alors il remarqua que la porte était sortie de l'un de ses gonds et pendait si de travers qu'il pouvait se glisser dans la pièce par la fente. Et c'est ce qu'il fit.

Là habitait une vieille femme avec son chat et sa poule. Le chat, qu'elle appelait Fiston, savait faire le gros dos et ronronner. Il jetait même des étincelles, mais pour cela, il fallait le caresser à rebrousse-poil. La poule avait de toutes petites pattes courtes, c'est pourquoi on l'appelait Cocotte Courte-Patte. Elle pondait de bons œufs, et la vieille femme l'aimait comme sa propre enfant.

Le matin, on remarqua tout de suite le caneton étranger. Le chat se mit à ronronner et la poule à glousser.

« Qu'est-ce que c'est que ça ? » dit la vieille femme en regardant tout autour d'elle. Mais elle n'y voyait pas bien, et elle crut que le caneton était une cane bien grasse qui s'était égarée. « Voilà une belle prise ! » dit-elle. « Maintenant, je vais avoir des œufs de cane, pourvu que ce ne soit pas un mâle ! Il faudra voir ça ! »

Et le caneton fut pris à l'essai pendant trois semaines, mais il ne vint pas un seul œuf. Le chat était le maître de la maison et la poule en était la maîtresse, et ils disaient toujours : « Nous et le monde ! » Car ils croyaient en être la moitié, et la meilleure moitié, encore. Le caneton trouvait qu'on pouvait aussi avoir un autre avis, mais cela, la poule ne le supportait pas.

« Est-ce que tu sais pondre des œufs ? » demanda-t-elle.

« Non ! »

« Eh bien, alors tais-toi ! »

Et le chat dit : « Est-ce que tu sais faire le gros dos, ronronner et jeter des étincelles ? »

« Non ! »

« Eh bien, alors tu n'as pas à donner ton avis quand les gens raisonnables parlent ! »

Et le caneton était assis dans un coin, de mauvaise humeur. Alors il se mit à penser au grand air et au soleil. Il lui prit une envie si étrange de flotter sur l'eau qu'à la fin, il ne put s'en empêcher et qu'il dut le dire à la poule.

« Qu'est-ce qui te prend ? » demanda-t-elle. « Tu n'as rien à faire, voilà pourquoi tu as ces drôles d'idées en tête ! Ponds des œufs ou ronronne, et ça passera. »

« Mais c'est si bon de flotter sur l'eau ! » dit le caneton. « Si bon de sentir l'eau passer par-dessus sa tête et de plonger jusqu'au fond ! »

« Ah oui, quel grand plaisir ! » dit la poule. « Tu es devenu fou, ma parole ! Demande donc au chat, c'est le plus malin que je connaisse, s'il aime flotter sur l'eau ou plonger ! Je ne parle même pas de moi. Demande même à notre maîtresse, la vieille femme. Il n'y a personne de plus malin qu'elle au monde ! Tu crois qu'elle a envie de flotter et d'avoir de l'eau par-dessus la tête ? »

« Vous ne me comprenez pas », dit le caneton.

« Si nous ne te comprenons pas, qui donc te comprendrait ? Tu ne vas tout de même pas te croire plus malin que le chat et la vieille femme, pour ne pas parler de moi ! Ne fais pas tant de manières, mon enfant, et remercie le bon Dieu pour tout le bien qu'on t'a fait ! N'es-tu pas arrivé dans une pièce bien chaude, en bonne compagnie, auprès de qui tu peux apprendre quelque chose ? Mais tu ne dis que des bêtises, et ce n'est pas drôle d'être avec toi. Tu peux me croire ! Je te veux du bien. Je te dis des choses désagréables, et c'est à cela qu'on reconnaît ses vrais amis ! Tâche donc de pondre des œufs et d'apprendre à ronronner ou à jeter des étincelles ! »

« Je crois que je vais partir dans le vaste monde », dit le caneton.

« Eh bien, vas-y ! » dit la poule.

Et le caneton s'en alla. Il flotta sur l'eau, il plongea, mais tous les animaux le dédaignaient à cause de sa laideur.

Puis vint l'automne. Les feuilles de la forêt devinrent jaunes et brunes, le vent les saisit et les fit danser tout autour, et là-haut, le ciel avait l'air froid. Les nuages pendaient, lourds de grêle et de flocons de neige, et sur la clôture, le corbeau criait : « Croâ ! Croâ ! » tant il avait froid. Oui, on aurait pu geler rien qu'en y pensant. Le pauvre caneton n'était vraiment pas à son aise.

Un soir, alors que le soleil se couchait si merveilleusement, toute une volée de grands et beaux oiseaux sortit des buissons. Le caneton n'en avait jamais vu d'aussi beaux. Ils étaient d'un blanc éclatant, avec de longs cous souples. C'étaient des cygnes. Ils poussèrent un cri très étrange, déployèrent leurs longues ailes magnifiques et s'envolèrent loin du froid, vers des pays plus chauds, vers des lacs libres de glace. Ils montaient si haut, si haut, et le vilain petit canard se sentit tout drôle. Il tourna sur lui-même dans l'eau comme une roue, tendit le cou très haut vers eux et poussa un cri si fort et si étrange qu'il en eut peur lui-même. Oh, il ne pouvait pas oublier ces beaux oiseaux, ces oiseaux heureux ! Et dès qu'il ne les vit plus, il plongea jusqu'au fond, et quand il remonta, il était comme hors de lui. Il ne savait pas comment s'appelaient ces oiseaux, ni où ils allaient, et pourtant il les aimait comme il n'avait jamais aimé personne. Il ne les enviait pas du tout. Comment aurait-il pu avoir l'idée de souhaiter une telle beauté ? Il aurait été content si seulement les canards avaient bien voulu le supporter parmi eux. Pauvre vilaine petite bête !

Et l'hiver devint si froid, si froid ! Le caneton devait sans cesse nager dans l'eau pour l'empêcher de geler complètement. Mais chaque nuit, le trou dans lequel il nageait devenait de plus en plus étroit. Il gelait si fort que la croûte de glace craquait. Le caneton devait remuer les pattes sans arrêt pour que l'eau ne se referme pas. À la fin, il fut épuisé, resta tout à fait immobile et fut pris dans la glace.

De bon matin, un paysan passa par là. Il le vit, alla sur la glace, la brisa avec son sabot et rapporta le caneton chez lui, à sa femme. Là, on le ranima.

Les enfants voulaient jouer avec lui, mais le caneton crut qu'ils voulaient lui faire du mal et, de peur, il sauta droit dans la jatte de lait, si bien que le lait gicla dans toute la pièce. La femme poussa un cri et leva les bras au ciel, et lui s'envola dans le baquet à beurre, puis dans le tonneau de farine, et en ressortit. Oh là là, de quoi il avait l'air ! La femme criait et le poursuivait avec les pincettes du feu, et les enfants se bousculaient pour attraper le caneton, et ils riaient, et ils criaient ! Heureusement, la porte était ouverte. Il fila dehors entre les buissons, dans la neige fraîchement tombée. Il resta là, comme endormi.

Mais ce serait bien trop triste de raconter toute la misère et toutes les peines qu'il dut endurer pendant ce rude hiver. Il était couché dans le marais, parmi les roseaux, quand le soleil recommença à briller et à réchauffer. Les alouettes chantaient. C'était un merveilleux printemps.

Alors, tout à coup, il souleva ses ailes. Elles battaient plus fort qu'avant et l'emportèrent avec vigueur. Et avant même de s'en rendre compte, il se trouva dans un grand jardin où les pommiers étaient en fleurs, où les lilas embaumaient et pendaient sur leurs longues branches vertes jusqu'aux canaux sinueux. Oh, comme c'était beau ici, comme c'était frais et printanier ! Et juste devant lui, sortant du fourré, arrivèrent trois beaux cygnes blancs. Ils faisaient bruisser leurs plumes et flottaient si légèrement sur l'eau. Le caneton reconnut ces magnifiques oiseaux et fut saisi d'une étrange tristesse.

« Je vais voler jusqu'à eux, jusqu'à ces oiseaux royaux ! Ils vont me tuer à coups de bec, parce que moi, qui suis si laid, j'ose m'approcher d'eux. Mais tant pis ! Il vaut mieux être tué par eux que d'être pincé par les canards, piqué par les poules, repoussé du pied par la fille qui s'occupe de la basse-cour, et de souffrir tout l'hiver ! » Et il s'envola sur l'eau et nagea vers les magnifiques cygnes. Ceux-ci le virent et s'élancèrent vers lui, les plumes frémissantes. « Tuez-moi donc ! » dit le pauvre petit, et il pencha la tête vers l'eau en attendant la mort. Mais que vit-il dans l'eau claire ? Il vit sous lui sa propre image, mais ce n'était plus un oiseau maladroit, d'un gris presque noir, laid et vilain. Il était lui-même un cygne !

Ça ne fait rien d'être né dans une basse-cour, quand on est sorti d'un œuf de cygne !

Maintenant, il était vraiment content de toute la misère et de toutes les épreuves qu'il avait connues. C'est maintenant seulement qu'il savait apprécier son bonheur et toute la beauté qui venait le saluer. Et les grands cygnes nageaient tout autour de lui et le caressaient de leur bec.

Quelques petits enfants arrivèrent dans le jardin. Ils jetaient du pain et du grain dans l'eau, et le plus petit s'écria :

« Il y en a un nouveau ! » Et les autres enfants poussèrent des cris de joie : « Oui, il y en a un nouveau ! » Ils battaient des mains et dansaient en rond, coururent chercher leur père et leur mère, et l'on jeta du pain et du gâteau dans l'eau. Et tous disaient : « Le nouveau est le plus beau ! Si jeune et si beau ! » Et les vieux cygnes s'inclinèrent devant lui.

Alors il se sentit tout intimidé et cacha sa tête sous son aile, sans savoir lui-même pourquoi. Il était bien trop heureux, mais pas du tout fier, car un bon cœur ne devient jamais orgueilleux. Il pensait à la façon dont on l'avait poursuivi et méprisé, et maintenant, il entendait tout le monde dire qu'il était le plus beau de tous les beaux oiseaux. Et les lilas penchaient leurs branches jusque dans l'eau vers lui, et le soleil brillait si chaud et si doux. Alors ses plumes frémirent, son cou élancé se dressa, et du fond du cœur, il s'écria de joie : « Je n'avais jamais rêvé d'un tel bonheur quand j'étais le vilain petit canard ! »