Un château de corail aux fenêtres d'ambre au fond de la mer bleue, entouré de poissons qui nagent La petite sirène est assise dans son parterre rond de fleurs rouges, près de la statue de marbre d'un garçon La grand-mère, des huîtres sur la queue, pose une couronne de lys blancs sur les cheveux de la jeune sirène Depuis l'eau, la petite sirène regarde un navire décoré de lanternes de toutes les couleurs, sous un feu d'artifice Entre les vagues, la sirène tient hors de l'eau la tête du prince endormi Une jeune fille trouve le prince sur la plage de sable, et la sirène les observe, cachée derrière un rocher

La Petite Sirène

Le château au fond de la mer · lu par Hélène
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Tout au fond de la mer vit la plus jeune fille du roi de la mer, qui a hâte de pouvoir enfin découvrir le monde des hommes, au-dessus des vagues. La première partie du plus beau conte d'Andersen, traduite de l'original danois.

Hans Christian Andersen · 26 min · lu par Hélène

La Petite Sirène : toutes les parties

  1. Partie 1 · 26 min

D'autres parties arrivent bientôt.

La Petite Sirène : le texte de l'histoire

Hans Christian Andersen (1837). Traduit de l'original danois « Den lille Havfrue », première partie.

Loin, très loin en pleine mer, l'eau est aussi bleue que les pétales du plus beau bleuet, et aussi claire que le verre le plus pur. Mais elle est très profonde, si profonde qu'aucune corde d'ancre ne pourrait en toucher le fond. Il faudrait empiler beaucoup de clochers d'église les uns sur les autres pour aller du fond jusqu'au-dessus de l'eau. C'est là, tout au fond, qu'habite le peuple de la mer.

Mais surtout, il ne faut pas croire qu'il n'y a là, au fond, que du sable blanc et nu. Non, il y pousse les arbres et les plantes les plus merveilleux, aux tiges et aux feuilles si souples qu'au moindre mouvement de l'eau, ils remuent comme s'ils étaient vivants. Tous les poissons, petits et grands, se faufilent entre les branches, comme ici, en haut, les oiseaux dans les airs. À l'endroit le plus profond de tous se dresse le château du roi de la mer. Ses murs sont de corail et ses longues fenêtres pointues de l'ambre le plus clair, mais le toit est fait de coquillages qui s'ouvrent et se ferment au gré du courant. C'est magnifique à voir, car dans chacun brillent des perles étincelantes, et une seule d'entre elles ferait merveille sur la couronne d'une reine.

Le roi de la mer, là en bas, était veuf depuis bien des années, et c'était sa vieille mère qui tenait sa maison. C'était une femme sage, mais fière de sa noblesse, et c'est pourquoi elle portait douze huîtres sur sa queue, alors que les autres nobles n'avaient le droit d'en porter que six. À part cela, elle méritait bien des éloges, surtout parce qu'elle aimait tant les petites princesses de la mer, ses petites-filles. Elles étaient six, toutes adorables, mais la plus jeune était la plus belle de toutes. Sa peau était aussi claire et aussi fine qu'un pétale de rose, ses yeux aussi bleus que la mer la plus profonde, mais, comme toutes les autres, elle n'avait pas de pieds, et son corps se terminait par une queue de poisson.

Toute la longue journée, elles pouvaient jouer en bas, dans le château, dans les grandes salles où des fleurs vivantes poussaient à même les murs. Quand on ouvrait les grandes fenêtres d'ambre, les poissons entraient à la nage, comme chez nous les hirondelles entrent quand nous ouvrons la fenêtre. Mais les poissons, eux, nageaient tout droit jusqu'aux petites princesses, mangeaient dans leur main et se laissaient caresser.

Autour du château, il y avait un grand jardin aux arbres rouge feu et bleu sombre. Les fruits brillaient comme de l'or, et les fleurs comme un feu ardent, car leurs tiges et leurs feuilles remuaient sans cesse. Le sol lui-même était fait du sable le plus fin, mais bleu comme la flamme du soufre. Sur tout cela, là en bas, flottait une merveilleuse lueur bleue. On se serait cru bien haut dans les airs, avec rien que le ciel au-dessus et au-dessous de soi, plutôt qu'au fond de la mer. Quand la mer était parfaitement calme, on pouvait apercevoir le soleil. On aurait dit une fleur pourpre, dont la corolle répandait toute la lumière.

Chacune des petites princesses avait son petit coin de jardin, où elle pouvait bêcher et planter comme elle le voulait. L'une donna à son parterre la forme d'une baleine, une autre préféra que le sien ressemble à une petite sirène, mais la plus jeune fit le sien tout rond comme le soleil, et n'y planta que des fleurs aussi rouges et brillantes que lui. C'était une enfant étrange, silencieuse et pensive. Quand ses sœurs décoraient leurs parterres avec les objets les plus curieux trouvés dans les navires naufragés, elle, en plus de ses fleurs d'un rouge de rose qui ressemblaient au soleil là-haut, ne voulait qu'une belle statue de marbre. C'était un charmant petit garçon, taillé dans une pierre blanche et claire, qui était tombé au fond de la mer lors d'un naufrage.

Près de la statue, elle planta un saule pleureur d'un rouge de rose. Il poussa magnifiquement et laissa retomber ses branches fraîches par-dessus la statue, jusqu'au sable bleu du fond, où son ombre paraissait violette et bougeait comme les branches. On aurait dit que la cime et les racines jouaient à s'embrasser.

Rien ne lui faisait plus plaisir que d'entendre parler du monde des hommes, là-haut. Sa vieille grand-mère devait lui raconter tout ce qu'elle savait des bateaux et des villes, des hommes et des animaux. Elle trouvait surtout merveilleux que là-haut, sur la terre, les fleurs sentent bon, car celles du fond de la mer n'avaient pas de parfum, et que les forêts soient vertes, et que les poissons qu'on y voyait entre les branches sachent chanter si fort et si joliment que c'en était un bonheur. C'étaient les petits oiseaux que la grand-mère appelait des poissons, car sinon ses petites-filles ne l'auraient pas comprise : elles n'avaient encore jamais vu d'oiseau.

« Quand vous aurez quinze ans, dit la grand-mère, vous aurez le droit de monter à la surface de la mer, de vous asseoir au clair de lune sur les rochers et de regarder passer les grands navires. Et vous verrez aussi des forêts et des villes ! » L'année suivante, l'une des sœurs eut quinze ans. Quant aux autres, eh bien, chacune avait un an de moins que la précédente, si bien que la plus jeune devait encore attendre cinq longues années avant d'avoir le droit de monter du fond de la mer pour voir comment c'est chez nous. Mais chacune promit aux autres de raconter ce qu'elle aurait vu et trouvé de plus beau le premier jour. Car leur grand-mère ne leur en racontait pas assez : il y avait tant de choses qu'elles voulaient savoir !

Aucune ne rêvait autant du monde d'en haut que la plus jeune, justement celle qui devait attendre le plus longtemps et qui était si silencieuse et si pensive. Bien des nuits, elle restait à la fenêtre ouverte et regardait en haut, à travers l'eau bleu sombre, où les poissons agitaient leurs nageoires et leur queue. Elle voyait la lune et les étoiles. Leur lumière était bien pâle, c'est vrai, mais à travers l'eau, elles paraissaient beaucoup plus grandes qu'à nos yeux. Quand une sorte de nuage noir glissait sous elles, elle savait que c'était une baleine qui nageait au-dessus d'elle, ou bien un navire avec beaucoup de gens à bord. Ceux-là ne se doutaient sûrement pas qu'une jolie petite sirène se tenait tout en bas et tendait ses mains blanches vers la coque de leur navire.

Et voilà que l'aînée des princesses avait quinze ans et pouvait monter au-dessus de la mer. Quand elle revint, elle avait cent choses à raconter. Mais le plus beau, dit-elle, c'était d'être allongée au clair de lune sur un banc de sable, dans la mer calme, et de voir tout près de la côte la grande ville où les lumières scintillaient comme cent étoiles, d'entendre la musique, le bruit et le vacarme des charrettes et des gens, de voir tous ces clochers et ces flèches, et d'entendre sonner les cloches. Et c'était justement parce qu'elle ne pouvait pas y aller qu'elle avait le plus envie de tout cela.

Oh ! comme la plus jeune sœur écoutait de toutes ses oreilles ! Et quand, plus tard, le soir, elle se tenait à la fenêtre ouverte et regardait en haut à travers l'eau bleu sombre, elle pensait à la grande ville, à tout son bruit et à tout son vacarme, et il lui semblait entendre les cloches des églises sonner jusqu'à elle.

L'année d'après, la deuxième sœur eut le droit de monter à travers l'eau et de nager où elle voulait. Elle sortit la tête de l'eau juste au moment où le soleil se couchait, et c'est ce spectacle qu'elle trouva le plus beau. Tout le ciel avait ressemblé à de l'or, raconta-t-elle, et les nuages, oh, leur beauté, elle ne trouvait pas de mots pour la décrire ! Rouges et violets, ils avaient vogué au-dessus d'elle, mais bien plus vite encore, une volée de cygnes sauvages avait filé au-dessus de l'eau, comme un long voile blanc, vers le soleil. Elle nagea vers lui, mais il s'enfonça, et la lueur rose s'éteignit sur la mer et sur les nuages.

Un an plus tard, ce fut le tour de la troisième sœur. C'était la plus hardie de toutes, et elle remonta donc un large fleuve qui se jetait dans la mer. Elle vit de belles collines vertes couvertes de vignes, et des châteaux et des fermes qui pointaient le bout du nez entre de magnifiques forêts. Elle entendit chanter tous les oiseaux, et le soleil brillait si chaudement qu'elle devait souvent plonger sous l'eau pour rafraîchir son visage brûlant. Dans une petite baie, elle rencontra toute une bande de petits enfants humains. Ils couraient tout nus et barbotaient dans l'eau. Elle voulut jouer avec eux, mais ils s'enfuirent, effrayés.

Alors arriva un petit animal noir. C'était un chien, mais elle n'avait encore jamais vu de chien. Il aboya après elle d'une façon si effrayante qu'elle prit peur et s'enfuit vers la haute mer. Mais jamais elle ne put oublier les magnifiques forêts, les collines vertes et les adorables enfants qui savaient nager dans l'eau alors qu'ils n'avaient pas de queue de poisson.

La quatrième sœur n'était pas aussi hardie. Elle resta au milieu de la mer sauvage et raconta que c'était justement là le plus beau. On voyait à des lieues à la ronde, et le ciel, au-dessus, était comme une grande cloche de verre. Elle avait vu des navires, mais de très loin, et ils ressemblaient à des mouettes. Les dauphins, si drôles, avaient fait des galipettes, et les grandes baleines avaient soufflé de l'eau par leurs narines, si bien qu'on aurait dit cent jets d'eau tout autour.

Puis vint le tour de la cinquième sœur. Son anniversaire tombait justement en hiver, et c'est pourquoi elle vit ce que les autres n'avaient pas vu la première fois. La mer était toute verte, et tout autour flottaient de grandes montagnes de glace. Chacune ressemblait à une perle, dit-elle, et pourtant elles étaient bien plus grandes que les clochers que bâtissent les hommes. Elles avaient les formes les plus étonnantes et étincelaient comme des diamants.

Elle s'était assise sur l'une des plus grandes, et tous les voiliers, effrayés, faisaient un grand détour autour d'elle, tandis qu'elle laissait le vent jouer dans ses longs cheveux. Mais vers le soir, le ciel se couvrit de nuages. Les éclairs brillèrent, le tonnerre gronda, et la mer noire souleva très haut les gros blocs de glace, qui luisaient dans les éclairs rouges. Sur tous les navires, on rentra les voiles, et partout ce n'était que peur et épouvante. Mais elle restait assise, bien tranquille, sur sa montagne de glace flottante, et regardait la foudre bleue tomber en zigzag dans la mer étincelante.

La première fois que l'une des sœurs montait au-dessus de l'eau, elle était toujours ravie de tout ce qu'elle voyait de nouveau et de beau. Mais maintenant qu'elles étaient grandes et avaient le droit de monter quand elles voulaient, cela leur devint bien égal. Leur maison leur manquait, et au bout d'un mois, elles disaient que c'était tout de même chez elles, en bas, que c'était le plus beau, et qu'on était si bien à la maison.

Bien des soirs, les cinq sœurs se prenaient par le bras et montaient en file au-dessus de l'eau. Elles avaient des voix merveilleuses, plus belles que celle de n'importe quel être humain. Quand une tempête se préparait et qu'elles pensaient que des navires allaient faire naufrage, elles nageaient devant eux et chantaient si joliment combien c'était beau au fond de la mer, et elles suppliaient les marins de ne pas avoir peur de descendre. Mais les marins ne comprenaient pas les paroles, ils croyaient que c'était la tempête. Et ils ne voyaient jamais non plus les merveilles d'en bas, car lorsque le navire coulait, les hommes se noyaient et n'arrivaient au château du roi de la mer que morts.

Quand les sœurs montaient ainsi le soir, bras dessus, bras dessous, tout en haut à travers la mer, la petite sœur restait toute seule en bas et les suivait des yeux. On aurait dit qu'elle allait pleurer, mais une sirène n'a pas de larmes, et alors elle souffre bien davantage. « Ah, si seulement j'avais quinze ans ! dit-elle. Je sais que je vais beaucoup aimer le monde de là-haut, et les hommes qui y construisent leurs maisons et qui y vivent ! »

Enfin, elle eut quinze ans. « Eh bien, te voilà grande, dit sa grand-mère, la vieille reine mère. Viens, que je te fasse belle, comme tes sœurs ! » Et elle lui posa sur les cheveux une couronne de lys blancs, dont chaque pétale était une moitié de perle. Puis la vieille dame fit accrocher à la queue de la princesse huit grosses huîtres qui la pincèrent bien fort, pour montrer son haut rang. « Ça fait si mal ! » dit la petite sirène. « Eh oui, il faut souffrir un peu pour être belle ! » dit la vieille dame.

Oh ! comme elle aurait aimé se débarrasser de toute cette splendeur et ôter la lourde couronne ! Ses fleurs rouges du jardin lui allaient bien mieux, mais elle n'osait plus rien changer maintenant. « Au revoir ! » dit-elle, et elle monta à travers l'eau, légère et claire comme une bulle.

Le soleil venait de se coucher quand elle sortit la tête de la mer, mais tous les nuages brillaient encore comme des roses et de l'or, et au milieu du ciel rose pâle, l'étoile du soir scintillait, si claire et si belle. L'air était doux et frais, et la mer lisse comme un miroir. Il y avait là un grand navire à trois mâts. Une seule voile était hissée, car il n'y avait pas un souffle de vent, et tout autour, dans les cordages et sur les mâts, des matelots étaient assis. On entendait de la musique et des chants, et à mesure que le soir tombait, on alluma cent lanternes de toutes les couleurs. On aurait dit que les drapeaux de tous les pays flottaient dans les airs.

La petite sirène nagea tout droit jusqu'à la fenêtre de la cabine, et chaque fois que l'eau la soulevait, elle pouvait voir, à travers les vitres claires comme des miroirs, tous ces gens bien habillés. Mais le plus beau de tous, c'était le jeune prince aux grands yeux noirs. Il n'avait sûrement pas beaucoup plus de seize ans. C'était son anniversaire, et c'était pour cela qu'on faisait toute cette fête.

Les matelots dansaient sur le pont, et quand le jeune prince sortit, plus de cent fusées montèrent dans le ciel. Elles éclairaient comme en plein jour, si bien que la petite sirène prit très peur et plongea sous l'eau. Mais elle ressortit bientôt la tête, et alors ce fut comme si toutes les étoiles du ciel tombaient vers elle.

Jamais elle n'avait vu un pareil feu d'artifice. De grands soleils tournoyaient, de magnifiques poissons de feu virevoltaient dans l'air bleu, et tout se reflétait dans la mer claire et tranquille. Sur le navire lui-même, il faisait si clair qu'on voyait chaque petit cordage, et les gens, bien sûr, encore mieux. Oh, comme le jeune prince était beau ! Il serrait la main de chacun, riait et souriait, tandis que la musique résonnait dans la nuit merveilleuse.

Il se faisait tard, mais la petite sirène ne pouvait pas détacher les yeux du navire et du beau prince. On éteignit les lanternes de couleur, les fusées ne montèrent plus dans le ciel, et l'on n'entendit plus de coups de canon. Mais tout au fond de la mer, cela bourdonnait et grondait. Elle, pendant ce temps, restait assise sur l'eau et se balançait de haut en bas, pour pouvoir regarder dans la cabine.

Mais le navire prit de la vitesse, les voiles se déployèrent l'une après l'autre, les vagues se firent plus fortes, de grands nuages s'amoncelèrent, et au loin, des éclairs brillèrent. Oh, il allait faire un temps terrible ! Alors les matelots rentrèrent les voiles. Le grand navire tanguait à toute allure sur la mer déchaînée. L'eau se dressait comme de grandes montagnes noires qui voulaient s'écrouler sur le mât, mais le navire plongeait comme un cygne entre les hautes vagues et se laissait de nouveau soulever sur les eaux hautes comme des tours.

La petite sirène trouvait que c'était une promenade bien amusante, mais les marins, eux, n'étaient pas de cet avis. Le navire craquait et grinçait, les épaisses planches se tordaient sous les coups violents, la mer se jetait contre le navire, le mât se brisa en deux comme un roseau, et le navire se coucha sur le flanc, tandis que l'eau entrait dans la cale. Alors la petite sirène comprit qu'ils étaient en danger. Elle-même devait faire attention aux poutres et aux morceaux du navire qui flottaient sur l'eau.

Un instant, il fit noir comme dans un four, et elle ne pouvait plus rien distinguer, mais quand un éclair brillait, il faisait de nouveau si clair qu'elle reconnaissait tout le monde sur le navire. Chacun se débattait comme il pouvait. C'était surtout le jeune prince qu'elle cherchait des yeux, et quand le navire se brisa, elle le vit s'enfoncer dans la mer profonde. Sur le moment, elle en fut toute contente, car maintenant il allait descendre jusqu'à elle. Mais ensuite elle se souvint que les hommes ne peuvent pas vivre dans l'eau, et qu'il ne pourrait arriver au château de son père que mort.

Non, il ne fallait pas qu'il meure ! Alors elle nagea entre les poutres et les planches qui flottaient sur la mer, en oubliant complètement qu'elles auraient pu l'écraser. Elle plongea tout au fond sous l'eau, remonta tout en haut entre les vagues, et arriva enfin auprès du jeune prince, qui ne pouvait presque plus nager dans la mer en furie. Ses bras et ses jambes commençaient à faiblir, ses beaux yeux se fermaient, et il serait mort si la petite sirène n'était pas venue. Elle lui tint la tête hors de l'eau, et se laissa emporter avec lui par les vagues, là où elles voulaient.

Au matin, la tempête était passée. Du navire, il ne restait pas même un petit morceau de bois. Le soleil sortit de l'eau, tout rouge et brillant, et on aurait dit que les joues du prince reprenaient vie, mais ses yeux restaient fermés. La sirène embrassa son beau front haut et lissa en arrière ses cheveux mouillés. Elle trouvait qu'il ressemblait à la statue de marbre, en bas, dans son petit jardin. Elle l'embrassa encore et souhaita qu'il reste en vie, malgré tout.

Alors elle vit devant elle la terre ferme, de hautes montagnes bleues au sommet desquelles la neige blanche brillait, comme si des cygnes y étaient couchés. En bas, le long de la côte, s'étendaient de belles forêts vertes, et devant se trouvait une église ou un couvent, elle ne le savait pas très bien, mais en tout cas, c'était un bâtiment. Des citronniers et des orangers poussaient dans le jardin, et devant le portail se dressaient de hauts palmiers. La mer formait ici une petite baie, toute calme, mais très profonde jusqu'au rocher, où les vagues avaient déposé un sable blanc et fin. C'est là qu'elle nagea avec le beau prince. Elle le coucha sur le sable, en veillant surtout à ce que sa tête repose bien haut, dans la chaleur du soleil.

Alors les cloches sonnèrent dans le grand bâtiment blanc, et beaucoup de jeunes filles traversèrent le jardin. La petite sirène nagea plus au large, derrière quelques hauts rochers qui sortaient de l'eau. Elle mit de l'écume de mer sur ses cheveux et sur sa poitrine, pour que personne ne puisse voir son petit visage, et elle guetta qui viendrait auprès du pauvre prince.

Peu de temps après, une jeune fille arriva. Elle sembla très effrayée, mais seulement un instant, puis elle alla chercher d'autres gens, et la sirène vit que le prince reprenait vie et qu'il souriait à tous ceux qui l'entouraient. Mais à elle, au loin, il ne sourit pas. Il ne savait même pas que c'était elle qui l'avait sauvé. Elle se sentit si triste, et quand on l'emmena dans le grand bâtiment, elle plongea dans l'eau, le cœur plein de chagrin, et rentra au château de son père.

Elle avait toujours été silencieuse et pensive, mais maintenant elle le devint bien plus encore. Ses sœurs lui demandèrent ce qu'elle avait vu, la première fois, là-haut, mais elle ne raconta rien.

Bien des soirs et bien des matins, elle remonta à l'endroit où elle avait laissé le prince. Elle vit les fruits du jardin mûrir, puis être cueillis, elle vit la neige fondre sur les hautes montagnes, mais le prince, elle ne le vit pas, et elle rentrait chaque fois plus triste encore. Sa seule consolation était de s'asseoir dans son petit jardin et de passer ses bras autour de la belle statue de marbre qui ressemblait au prince. Mais elle ne s'occupait plus de ses fleurs. Elles poussaient comme dans une forêt sauvage, débordaient sur les allées et entremêlaient leurs longues tiges et leurs feuilles aux branches des arbres, si bien qu'il y faisait tout sombre.

À la fin, elle n'y tint plus et le raconta à l'une de ses sœurs. Aussitôt, toutes les autres le surent aussi, mais personne d'autre qu'elles et deux ou trois autres sirènes, qui ne le répétèrent qu'à leurs meilleures amies. L'une d'elles savait qui était le prince. Elle aussi avait vu la fête sur le navire, et elle savait d'où il venait et où se trouvait son royaume. « Viens, petite sœur ! » dirent les autres princesses, et, les bras autour des épaules les unes des autres, elles montèrent en une longue file hors de la mer, juste à l'endroit où elles savaient que se trouvait le château du prince.

Il était bâti dans une pierre jaune clair et brillante, avec de grands escaliers de marbre, dont l'un descendait jusque dans la mer. De magnifiques coupoles dorées s'élevaient au-dessus du toit, et entre les colonnes qui faisaient le tour du bâtiment se dressaient des statues de marbre qui avaient l'air vivantes. À travers le verre clair des hautes fenêtres, on voyait les salles les plus somptueuses, où pendaient de précieux rideaux de soie et des tapisseries, et tous les murs étaient ornés de grands tableaux qu'on avait vraiment plaisir à regarder. Au milieu de la plus grande salle, une grande fontaine jaillissait. Ses jets montaient très haut, jusqu'à la coupole de verre du plafond, à travers laquelle le soleil brillait sur l'eau et sur les belles plantes qui poussaient dans le grand bassin.

Maintenant, elle savait où il habitait, et elle y venait bien des soirs et bien des nuits. Elle nageait beaucoup plus près de la terre qu'aucune des autres n'avait osé le faire. Oui, elle s'aventura même tout au fond de l'étroit canal, sous le splendide balcon de marbre qui jetait une longue ombre sur l'eau. Là, elle restait assise à regarder le jeune prince, qui se croyait tout seul au clair de lune. Bien des soirs, elle le vit voguer en musique dans son superbe bateau, où flottaient les drapeaux. Elle pointait le bout du nez entre les roseaux verts, et quand le vent soulevait son long voile d'un blanc d'argent et que quelqu'un l'apercevait, on croyait que c'était un cygne qui déployait ses ailes.

Bien des nuits, quand les pêcheurs étaient en mer avec leurs flambeaux, elle les entendait dire beaucoup de bien du jeune prince, et elle était heureuse de lui avoir sauvé la vie lorsqu'il dérivait, à moitié mort, sur les vagues. Elle pensait à sa tête, qui avait reposé tout contre sa poitrine, et à la tendresse avec laquelle elle l'avait embrassé. Lui n'en savait rien du tout, il ne pouvait même pas rêver d'elle.

Elle se mit à aimer les hommes de plus en plus, et elle souhaitait de plus en plus pouvoir monter parmi eux. Leur monde lui semblait bien plus vaste que le sien. Car ils pouvaient voler sur la mer dans leurs navires, gravir les hautes montagnes jusqu'au-dessus des nuages, et les terres qui leur appartenaient, avec leurs forêts et leurs champs, s'étendaient plus loin que son regard ne portait. Il y avait tant de choses qu'elle aurait voulu savoir, mais ses sœurs ne savaient pas répondre à tout. Alors elle interrogea sa vieille grand-mère, qui connaissait bien le monde d'en haut, qu'elle appelait très justement les pays au-dessus de la mer.

« Si les hommes ne se noient pas, demanda la petite sirène, est-ce qu'ils peuvent vivre pour toujours ? Est-ce qu'ils ne meurent pas, comme nous, ici au fond de la mer ? »

« Si, dit la vieille dame, eux aussi doivent mourir, et leur vie est même plus courte que la nôtre. Nous, nous pouvons vivre trois cents ans, mais quand nous cessons d'exister ici, nous ne devenons que de l'écume sur l'eau, et nous n'avons même pas de tombe ici, en bas, parmi ceux que nous aimons. Nous n'avons pas d'âme immortelle, nous ne revivons jamais. Nous sommes comme le roseau vert : une fois coupé, il ne peut plus reverdir ! Les hommes, eux, ont une âme qui vit toujours, qui vit encore quand le corps est retourné à la terre. Elle monte à travers l'air clair, jusqu'à toutes les étoiles qui brillent ! De même que nous montons hors de la mer pour voir les pays des hommes, eux montent vers des lieux inconnus et merveilleux, que nous ne verrons jamais. »

« Pourquoi n'avons-nous pas reçu d'âme immortelle ? dit tristement la petite sirène. Je donnerais volontiers les trois cents ans que j'ai à vivre pour être humaine, rien qu'un seul jour, et avoir ensuite ma part du royaume du ciel ! » « Il ne faut pas te mettre ces idées en tête ! dit la vieille dame. Nous sommes bien plus heureux, et nous vivons bien mieux que les hommes de là-haut ! »

« Alors je vais mourir et flotter comme de l'écume sur la mer, je n'entendrai plus la musique des vagues, je ne verrai plus les belles fleurs ni le soleil rouge ! Est-ce que je ne peux vraiment rien faire pour gagner une âme éternelle ? »

« Non ! dit la vieille dame. Seulement si un homme t'aimait plus que son père et sa mère, si toutes ses pensées et tout son amour étaient pour toi, et s'il laissait le prêtre mettre sa main droite dans la tienne en te promettant d'être fidèle ici-bas et pour toute l'éternité, alors son âme passerait dans ton corps, et toi aussi, tu aurais ta part du bonheur des hommes. Il te donnerait une âme et garderait pourtant la sienne. Mais cela ne peut jamais arriver ! Ce qui est justement si beau ici, dans la mer, ta queue de poisson, ils le trouvent laid là-haut, sur la terre. Ils n'y connaissent rien ! Là-bas, il faut avoir deux gros piliers tout lourdauds, qu'ils appellent des jambes, pour être belle ! »

Alors la petite sirène soupira et regarda tristement sa queue de poisson. « Allons, soyons joyeuses, dit la vieille dame. Nous allons sauter et danser pendant les trois cents ans que nous avons à vivre, c'est ma foi bien assez long, et après, on se reposera d'autant plus agréablement dans sa tombe. Ce soir, il y a bal à la cour ! »

La partie suivante arrive bientôt.