La plus jeune fille du roi laisse tomber sa balle d'or dans une fontaine profonde, et une grenouille la lui rapporte si elle lui promet son amitié. Un conte des frères Grimm sur la parole donnée, traduit de l'original allemand.
Frères Grimm · 8 min · lu par Hélène
Le Roi Grenouille : le texte de l'histoire
Frères Grimm (1857). Traduit de l'original allemand « Der Froschkönig ».
Dans les temps anciens, quand faire un vœu servait encore à quelque chose, vivait un roi dont les filles étaient toutes belles, mais la plus jeune était si belle que le soleil lui-même, qui pourtant a vu tant de choses, s'émerveillait chaque fois qu'il lui brillait sur le visage. Près du château du roi s'étendait une grande forêt sombre, et dans cette forêt, sous un vieux tilleul, il y avait une fontaine. Quand la journée était très chaude, la fille du roi s'en allait dans la forêt et s'asseyait au bord de la fontaine fraîche. Et quand elle s'ennuyait, elle prenait une balle d'or, la lançait en l'air et la rattrapait. C'était son jeu préféré.
Mais un jour, il arriva que la balle d'or de la princesse ne retomba pas dans la petite main qu'elle tendait vers le ciel : elle passa à côté, frappa le sol et roula tout droit dans l'eau. La princesse la suivit des yeux, mais la balle disparut, et la fontaine était profonde, si profonde qu'on n'en voyait pas le fond. Alors elle se mit à pleurer, elle pleura de plus en plus fort et rien ne pouvait la consoler.
Comme elle se lamentait ainsi, quelqu'un lui cria : « Qu'est-ce que tu as, fille du roi ? Tu pleures à fendre le cœur d'une pierre. » Elle regarda autour d'elle pour voir d'où venait la voix et aperçut une grenouille qui sortait de l'eau sa grosse tête toute laide. « Ah, c'est toi, vieux barboteur, dit-elle. Je pleure ma balle d'or qui est tombée au fond de la fontaine. » « Calme-toi et ne pleure pas, répondit la grenouille. Je peux bien t'aider. Mais que me donneras-tu si je te rapporte ton jouet ? » « Tout ce que tu voudras, chère grenouille, dit-elle : mes robes, mes perles et mes pierres précieuses, et même la couronne d'or que je porte. »
La grenouille répondit : « Tes robes, tes perles et tes pierres précieuses, et ta couronne d'or, je n'en veux pas. Mais si tu veux bien m'aimer, si je peux être ton compagnon et ton camarade de jeu, m'asseoir près de toi à ta petite table, manger dans ta petite assiette d'or, boire dans ton petit gobelet et dormir dans ton petit lit, si tu me promets tout cela, je plongerai au fond et je te rapporterai ta balle d'or. » « Oh oui, dit-elle, je te promets tout ce que tu veux, pourvu que tu me rapportes ma balle. » Mais elle pensait : « Qu'est-ce qu'elle raconte, cette sotte grenouille ? Ça reste dans l'eau avec ses pareilles à coasser, ça ne peut pas tenir compagnie à un être humain. »
Dès qu'elle eut reçu la promesse, la grenouille plongea la tête sous l'eau et s'enfonça. Au bout d'un petit moment, elle remonta en nageant, la balle dans la bouche, et la lança dans l'herbe. La princesse fut toute joyeuse de revoir son beau jouet, elle le ramassa et s'en alla en courant. « Attends, attends ! cria la grenouille. Emmène-moi, je ne peux pas courir aussi vite que toi. » Mais à quoi bon crier derrière elle son coâ, coâ, de toutes ses forces ? La princesse ne l'écouta pas, se dépêcha de rentrer chez elle et oublia bien vite la pauvre grenouille, qui dut redescendre au fond de sa fontaine.
Le lendemain, alors qu'elle était à table avec le roi et tous les gens de la cour, et qu'elle mangeait dans sa petite assiette d'or, quelque chose monta l'escalier de marbre, flic floc, flic floc, flic floc, flic floc. Arrivée en haut, la chose frappa à la porte et cria : « Fille du roi, la plus jeune, ouvre-moi ! » Elle courut voir qui était dehors, mais quand elle ouvrit, elle vit la grenouille assise devant la porte. Alors elle claqua vite la porte, retourna s'asseoir à table et elle avait très peur.
Le roi vit bien que son cœur battait très fort et lui dit : « Mon enfant, de quoi as-tu peur ? Est-ce qu'il y a un géant derrière la porte qui veut t'emporter ? » « Oh non, répondit-elle, ce n'est pas un géant, c'est une vilaine grenouille. » « Et que te veut cette grenouille ? » « Oh, mon cher père, hier, quand j'étais assise dans la forêt près de la fontaine et que je jouais, ma balle d'or est tombée dans l'eau. Et comme je pleurais très fort, la grenouille me l'a rapportée. Et comme elle y tenait absolument, je lui ai promis qu'elle serait ma compagne. Mais je n'aurais jamais cru qu'elle pourrait sortir de son eau. Maintenant, elle est dehors et elle veut entrer chez moi. »
À ce moment, on frappa une deuxième fois et la voix cria : « Fille du roi, la plus jeune, ouvre-moi ! As-tu oublié ce que tu m'as dit hier, au bord de l'eau fraîche de la fontaine ? Fille du roi, la plus jeune, ouvre-moi ! »
Alors le roi dit : « Ce que tu as promis, tu dois le tenir. Va donc lui ouvrir. » Elle alla ouvrir la porte, et la grenouille entra en sautillant, toujours sur ses talons, jusqu'à sa chaise. Elle s'assit là et cria : « Soulève-moi jusqu'à toi ! » La princesse hésita, mais le roi finit par le lui ordonner. Une fois sur la chaise, la grenouille voulut monter sur la table, et quand elle y fut, elle dit : « Maintenant, approche ta petite assiette d'or, pour que nous mangions ensemble. » La princesse obéit, mais on voyait bien qu'elle n'en avait pas envie. La grenouille se régala, mais presque chaque bouchée restait en travers de la gorge de la princesse.
Enfin, la grenouille dit : « J'ai bien mangé et j'ai sommeil. Maintenant, porte-moi dans ta petite chambre et prépare ton petit lit de soie, nous allons nous coucher. » La princesse se mit à pleurer. Elle avait peur de la grenouille toute froide, qu'elle n'osait même pas toucher, et qui allait maintenant dormir dans son joli petit lit tout propre. Mais le roi se fâcha et dit : « Celui qui t'a aidée quand tu étais dans la peine, tu ne dois pas le mépriser ensuite. »
Alors elle prit la grenouille du bout de deux doigts, l'emporta dans sa chambre et la posa dans un coin. Mais quand elle fut couchée, la grenouille s'approcha en rampant et dit : « J'ai sommeil, je veux dormir aussi bien que toi. Soulève-moi jusqu'à toi, ou je le dirai à ton père. » Alors la princesse se mit dans une grande colère. Elle attrapa la grenouille et la jeta de toutes ses forces contre le mur. « Comme ça, tu vas me laisser tranquille, vilaine grenouille ! »
Mais ce qui retomba par terre n'était plus une grenouille : c'était un prince aux beaux yeux pleins de douceur. Selon la volonté de son père, il devint alors son cher compagnon et son époux. Il lui raconta qu'une méchante sorcière l'avait ensorcelé, et que personne d'autre qu'elle n'aurait pu le délivrer de la fontaine. Le lendemain, ils partiraient ensemble pour son royaume. Puis ils s'endormirent.
Le lendemain matin, quand le soleil les réveilla, un carrosse arriva, tiré par huit chevaux blancs qui portaient sur la tête des plumes d'autruche blanches et des harnais de chaînes d'or. Debout à l'arrière se tenait le serviteur du jeune roi : c'était le fidèle Henri. Le fidèle Henri avait eu tant de chagrin quand son maître avait été changé en grenouille qu'il s'était fait mettre trois cercles de fer autour du cœur, pour que son cœur n'éclate pas de douleur et de tristesse.
Le carrosse devait emmener le jeune roi dans son royaume. Le fidèle Henri les fit monter tous les deux, reprit sa place à l'arrière et il était rempli de joie de voir son maître délivré. Quand ils eurent fait un bout de chemin, le prince entendit derrière lui un craquement, comme si quelque chose s'était brisé. Il se retourna et cria : « Henri, le carrosse se brise ! » « Non, mon maître, ce n'est pas le carrosse, c'est un cercle de mon cœur, qui était plein de douleur quand vous étiez dans la fontaine, quand vous étiez grenouille. »
Encore une fois, et encore une fois, il y eut un craquement sur la route, et chaque fois le prince crut que le carrosse se brisait, mais ce n'étaient que les cercles qui sautaient du cœur du fidèle Henri, parce que son maître était délivré et heureux.





