La fille d'un meunier doit filer de la paille en or en une seule nuit, et un mystérieux petit bonhomme vient l'aider, mais il demande toujours plus en échange. Un conte des frères Grimm sur un nom que personne ne connaît, traduit de l'original allemand.
Frères Grimm · 6 min · lu par Hélène
Tracassin : le texte de l'histoire
Frères Grimm (1857). Traduit de l'original allemand « Rumpelstilzchen ».
Il était une fois un meunier qui était pauvre, mais qui avait une belle fille. Or il arriva qu'il eut l'occasion de parler au roi, et pour se donner de l'importance, il lui dit : « J'ai une fille qui sait filer la paille pour en faire de l'or. » Le roi dit au meunier : « Voilà un talent qui me plaît beaucoup. Si ta fille est aussi habile que tu le dis, amène-la demain à mon château, je vais la mettre à l'épreuve. »
Quand on lui amena la jeune fille, il la conduisit dans une chambre toute pleine de paille, lui donna un rouet et un dévidoir et dit : « Maintenant, mets-toi au travail, et si d'ici demain matin tu n'as pas filé toute cette paille en or, tu mourras. » Puis il ferma lui-même la chambre à clé, et elle y resta toute seule.
La pauvre fille du meunier resta donc assise là, sans savoir comment sauver sa vie. Elle ne savait pas du tout comment on pouvait filer la paille en or, et sa peur grandit tant qu'elle finit par se mettre à pleurer. Alors, tout à coup, la porte s'ouvrit, et un petit bonhomme entra et dit : « Bonsoir, mademoiselle la meunière, pourquoi pleurez-vous si fort ? » « Ah », répondit la jeune fille, « je dois filer la paille en or, et je ne sais pas le faire. » Le petit bonhomme dit : « Que me donneras-tu si je la file pour toi ? » « Mon collier », dit la jeune fille.
Le petit bonhomme prit le collier, s'assit devant le rouet, et frr, frr, frr, en trois tours de roue, la bobine était pleine. Puis il en mit une autre, et frr, frr, frr, en trois tours de roue, la deuxième était pleine aussi. Et cela continua ainsi jusqu'au matin. Alors toute la paille était filée, et toutes les bobines étaient pleines d'or.
Dès le lever du soleil, le roi arriva, et quand il vit l'or, il fut étonné et ravi, mais son cœur n'en devint que plus avide d'or. Il fit conduire la fille du meunier dans une autre chambre pleine de paille, bien plus grande encore, et lui ordonna de la filer, elle aussi, en une seule nuit, si elle tenait à la vie. La jeune fille ne savait que faire et pleurait. Alors la porte s'ouvrit de nouveau, et le petit bonhomme apparut et dit : « Que me donneras-tu si je te file la paille en or ? » « La bague que j'ai au doigt », répondit la jeune fille.
Le petit bonhomme prit la bague, refit ronronner le rouet, et au matin, il avait filé toute la paille en or brillant. Le roi fut ravi au-delà de toute mesure en voyant cela, mais il n'avait toujours pas assez d'or. Il fit conduire la fille du meunier dans une chambre encore plus grande, pleine de paille, et dit : « Celle-ci, tu dois la filer encore cette nuit. Mais si tu réussis, tu deviendras mon épouse. » « Même si ce n'est qu'une fille de meunier », pensa-t-il, « je ne trouverai pas de femme plus riche dans le monde entier. »
Quand la jeune fille fut seule, le petit bonhomme revint pour la troisième fois et dit : « Que me donneras-tu si je te file la paille encore cette fois ? » « Je n'ai plus rien à te donner », répondit la jeune fille. « Alors promets-moi ton premier enfant, quand tu seras reine. » « Qui sait comment tout cela finira », pensa la fille du meunier, et dans sa détresse, elle ne voyait pas d'autre moyen de s'en sortir. Elle promit donc au petit bonhomme ce qu'il demandait, et en échange, le petit bonhomme fila encore une fois la paille en or. Et quand, au matin, le roi arriva et trouva tout comme il l'avait souhaité, il l'épousa, et la belle fille du meunier devint reine.
Un an plus tard, elle mit au monde un bel enfant, et elle ne pensait plus du tout au petit bonhomme. Mais tout à coup, il entra dans sa chambre et dit : « Maintenant, donne-moi ce que tu m'as promis. » La reine fut effrayée et offrit au petit bonhomme toutes les richesses du royaume, s'il voulait bien lui laisser son enfant. Mais le petit bonhomme dit : « Non, quelque chose de vivant m'est plus cher que tous les trésors du monde. » Alors la reine se mit à gémir et à pleurer si fort que le petit bonhomme eut pitié d'elle. « Je te laisse trois jours », dit-il. « Si d'ici là tu connais mon nom, tu pourras garder ton enfant. »
Alors la reine passa toute la nuit à se rappeler tous les noms qu'elle avait entendus dans sa vie, et elle envoya un messager à travers le pays, pour demander partout, au loin, quels autres noms il pouvait bien y avoir. Quand le petit bonhomme vint le lendemain, elle commença par Gaspard, Melchior, Balthazar, et dit l'un après l'autre tous les noms qu'elle connaissait, mais à chaque fois, le petit bonhomme disait : « Ce n'est pas mon nom. »
Le deuxième jour, elle fit demander dans le voisinage comment s'appelaient les gens de là-bas, et elle récita au petit bonhomme les noms les plus étranges et les plus bizarres : « T'appelles-tu peut-être Bête-à-Côtes, ou Gigot-de-Mouton, ou Jambe-Lacée ? » Mais il répondait toujours : « Ce n'est pas mon nom. »
Le troisième jour, le messager revint et raconta : « Je n'ai pas pu trouver un seul nouveau nom, mais comme j'arrivais au pied d'une haute montagne, au détour de la forêt, là où le renard et le lièvre se disent bonne nuit, j'ai vu une petite maison. Devant la maison brûlait un feu, et autour du feu sautait un petit bonhomme vraiment trop drôle. Il sautillait sur une jambe en criant : Aujourd'hui je fais mon pain, demain je brasse ma bière, après-demain je prends l'enfant de la reine ; ah, quelle chance que personne ne sache que je m'appelle Tracassin ! »
Vous pouvez imaginer comme la reine fut heureuse en entendant ce nom ! Peu après, le petit bonhomme entra et demanda : « Eh bien, Madame la Reine, comment est-ce que je m'appelle ? » Alors elle demanda d'abord : « T'appelles-tu Conrad ? » « Non. » « T'appelles-tu Henri ? » « Non. » « T'appellerais-tu par hasard Tracassin ? »
« C'est le diable qui te l'a dit, c'est le diable qui te l'a dit ! » hurla le petit bonhomme, et de colère, il frappa le sol du pied droit si fort qu'il s'y enfonça jusqu'à la taille. Puis il s'en arracha de toutes ses forces, tapa furieusement des deux pieds et s'enfuit. Personne ne le revit jamais. Et la reine garda son enfant.
« C'est le diable qui te l'a dit, c'est le diable qui te l'a dit ! » hurla le petit bonhomme, et de colère, il frappa le sol du pied droit si fort qu'il s'y enfonça jusqu'à la taille. Puis, dans sa rage, il saisit son pied gauche à deux mains et se déchira lui-même en deux.





